Le triple champion du monde de Superbike, Toprak Razgatlioglu, a effectué mardi à Valence ses tout premiers tours de roue en MotoGP à l’occasion des essais. En quittant la catégorie reine d’un championnat du monde pour en découvrir une autre, le pilote turc se lance dans un pari presque philosophique : celui de mesurer la valeur réelle d’un championnat longtemps considéré, à tort ou à raison, comme une seconde division.
Ses débuts au guidon d’une MotoGP ont d’ailleurs ressemblé à ceux d’un jeune pilote désireux de bien faire plutôt qu’à ceux d’un triple champion du monde. C’est dans sa nature : discret, humble, du genre à offrir des baklavas à son équipe plutôt qu’à bomber le torse dans le paddock. Pourtant, le Turc aurait de quoi se permettre quelques fanfaronnades. Parmi les pilotes encore en activité, seul Marc Márquez possède plus de titres que lui dans une catégorie majeure. Mais les siens ont été conquis en Superbike, un championnat souvent perçu comme un refuge pour pilotes sur le déclin.
Razgatlioglu n’est pourtant pas un transfuge du MotoGP. Il n’a jamais roulé en Moto3 ou Moto2, préférant gravir les échelons de la pyramide du Superbike. Un terrain qu’il a littéralement dominé ces cinq dernières années : trois titres, deux places de vice-champion derrière la Ducati d’Alvaro Bautista, et une stature de référence malgré ses 29 ans, un âge encore jeune dans un championnat où les champions dépassent souvent les 32 ans.
Ce saut vers le MotoGP, il le fait avec humilité. Officiellement, il ne peut pas encore s’exprimer comme pilote Yamaha – son contrat avec BMW court jusqu’à la fin de l’année –, mais son entourage ne cache pas l’enjeu. Car un tel passage n’a plus eu lieu depuis les années 2000, lorsque le Superbike rivalisait encore véritablement avec le MotoGP. Cette transition rare fait de Razgatlioglu, malgré lui, l’ambassadeur d’un championnat dont il s’agit désormais de mesurer le niveau réel : les pilotes du WSBK sont-ils sous-estimés ?
La question se pose d’autant plus dans une saison dominée par Marc Márquez. Les premiers tours du Turc ont donc été scrutés avec attention, et il n’a pas déçu. Gino Borsoi, futur patron de son équipe Pramac Yamaha, s’est montré impressionné :
« Nous savons qu’il est incroyable au freinage, mais il a déjà montré qu’il pouvait adapter son style très vite. On lui donne quelques indications et il apprend immédiatement. »
Côté chrono, la surprise a été tout aussi grande. Même s’il n’a terminé que 18e, Razgatlioglu n’a concédé qu’un peu plus de sept dixièmes à Fabio Quartararo, référence absolue chez Yamaha, et a devancé les deux autres pilotes de la marque, Alex Rins et Jack Miller. Le Français lui-même s’est montré admiratif :
« Je suis surpris de sa vitesse. Je pense qu’il dépassera mes attentes l’année prochaine. »
Le tout alors que, selon Borsoi, Toprak n’a tenté aucun véritable tour rapide : « Il n’a attaqué dans aucun tour. »
Mais la question dépasse son cas personnel. Car l’autre indicateur fort vient de Nicolo Bulega, son récent rival en Superbike. L’Italien, simple remplaçant de Marc Márquez cette saison, a pourtant inscrit plus de points que son coéquipier Francesco Bagnaia – certes en difficulté. Et lors des mêmes tests à Valence, Bulega s’est même offert le huitième temps, à moins de trois dixièmes du meilleur pilote.
De quoi alimenter le débat : et si les pilotes du Superbike avaient un niveau bien plus élevé que les préjugés ne le laissent entendre ? Bulega pourrait trouver une place en MotoGP en 2027 si Ducati ne lui ouvre pas la porte plus tôt. D’ici là, Razgatlioglu aura peut-être déjà rebattu les cartes et fait voler en éclats des certitudes vieilles d’une quinzaine d’années sur la hiérarchie du sport moto.
Et si les talents du Superbike valaient mieux que ce que l’on pense ?




