Le tennis. Ses codes. Ses traditions. Son respect des adversaires et du jeu. Son fameux « gentlemen agreement ». Pourtant, fidèle à son ADN, ce sport pourrait-il se permettre d’ajouter un peu de sel, voire de piment, sans trahir ses valeurs ni sombrer dans l’excès ? Certains répondent non catégoriquement. D’autres, comme Ben Shelton et Frances Tiafoe, y voient un intérêt certain.
C’était pendant les vacances, mais l’événement a fait parler : aux Sélections US pour les Championnats du monde d’athlétisme, Kenny Bednarek a poussé Noah Lyles sur la ligne d’arrivée du 200m, remporté par Lyles (19″63 contre 19″67). Si les deux sprinters ont été priés de calmer leurs ardeurs face aux médias, leur rivalité a capté l’attention. Peut-on imaginer qu’un jour, des tensions similaires apparaissent sur un court de tennis ? Et même sans gestes physiques, le sport pourrait-il se libérer d’un certain carcan ?
À l’US Open, quelques scènes dérogent déjà aux habitudes : la fin chaotique du troisième set entre Daniil Medvedev et Benjamin Bonzi en est un exemple. L’effet New York. Mais globalement, le tennis reste sage. Les joueurs semblent s’apprécier mutuellement, entre accolades et tapes sur le ventre après les balles de match, donnant parfois l’impression d’une surjouée camaraderie.
Ben Shelton fait partie de ceux qui regrettent que le tennis n’ose pas moderniser ses codes, même modestement. Réagissant à la passe d’armes des sprinters, le numéro 6 mondial admet qu’un peu plus de « piquant » ne serait pas malvenu : « Je comprends l’importance du respect, notamment envers l’adversaire. Mais parfois, on en fait trop pour des détails insignifiants. Cela a toujours été la norme dans notre sport. »
Frances Tiafoe partage ce point de vue. Bien qu’il ne s’attende pas à voir un clash à la Lyles-Bednarek sur un court, il aimerait un peu plus de franchise : « Le tennis reste un sport de gentlemen, mais pouvoir dire à quelqu’un ‘Je ne t’aime pas’ ne serait pas mal. Quand deux joueurs ne s’aiment pas, ça se sent. Il faut arrêter l’hypocrisie. »
Tiafoe souligne aussi une évolution progressive : autrefois, les joueurs n’étaient pas obligés de simuler l’amitié. Dans les années 80, les poignées de main étaient souvent froides, parfois même tendues, à l’image des échanges entre Ilie Nastase ou entre Jimmy Connors et John McEnroe.
Aujourd’hui, certains regrettent cette authenticité perdue. « Tout en respectant le jeu, ce serait intéressant de secouer un peu le tennis, comme Bednarek et Lyles le font dans l’athlétisme », explique Tiafoe. Shelton ajoute : « Les jeunes spectateurs adorent l’excitation et la compétition. Il y a un équilibre à trouver, entre respect et intensité. »
Le tennis reste avant tout un sport de combat – « la boxe sans le sang », selon le journaliste Bud Collins. Jo-Wilfried Tsonga résumait parfaitement : « Il y a un filet et on ne se touche pas, mais psychologiquement, c’est comme la boxe. Prendre un ace ou perdre un point difficile, c’est comme encaisser un coup. On a envie de répondre. »
Respect et intensité ne s’excluent pas. Connors respectait McEnroe, malgré leur animosité. McEnroe respectait Lendl. Mais à cette époque, il n’y avait aucune connivence de façade. Montrer ce que l’on ressent ou pense était naturel. Aujourd’hui, le tennis peut rester un sport de gentlemen… tout en s’encanaillant un peu aux entournures.




